Trente ans après le Sommet de la Terre de Rio, la COP30 s’est tenue dans un monde où le dérèglement climatique n’est plus une projection, mais une réalité vécue, inégale et profondément politique. Derrière les déclarations et les communiqués de clôture, la conférence a surtout été un espace de rapports de force, de négociations patientes et de récits concurrents sur l’avenir du vivant. C’est depuis cet entre-deux, entre diplomatie internationale et réalités territoriales, qu’Aminata Sidibé livre son retour d’expérience.
Qui parle ?
Une trajectoire entre droit, territoires et justice climatique
Je m’appelle Aminata SIDIBÉ, je suis juriste environnementale, ingénieure en sciences de l’environnement et directrice générale de l’ONG Écologie Universelle, membre de l’UICN.
Depuis une dizaine d’années, je m’engage sur les enjeux de justice climatique, de biodiversité, d’égalité de genre et de participation citoyenne, entre l’Afrique de l’Ouest et l’Europe.
Je travaille beaucoup avec la jeunesse, les femmes, les collectivités et les acteurs locaux, parce que je crois profondément que la transition écologique sera démocratique, populaire et territoriale, ou qu’elle n’aura pas lieu. Au fil des années, l’ONG Écologie Universelle a formé plus de 1 800 personnes entre l’Afrique et l’Europe aux mesures de sauvegarde et de conservation de la biodiversité, ainsi qu’à la justice climatique, accompagné des communes, développé des programmes sur l’autonomisation et la souveraineté alimentaire, et participé aux COP Biodiversité et Climat.
Mon engagement vient aussi de mon histoire personnelle : je suis née entre des territoires où le vivant est encore très présent, et d’autres où l’on voit comment il disparaît. Cela m’a immédiatement donné envie de créer des ponts et de défendre une écologie qui protège autant la planète que la dignité des personnes.
Pourquoi la COP30 ?
Un rendez-vous préparé
La COP30, je ne l’ai pas «rejointe», je l’ai préparée pendant deux ans. J’avais cette intuition qu’elle serait un moment charnière : trente ans après Rio, au Brésil à nouveau, et avec une génération qui n’a pas connu la première COP mais en porte déjà les conséquences.
J’avais aussi le désir de sortir du rôle d’observatrice. J’avais participé à plusieurs COP biodiversité, mais là je voulais m’engager sur la négociation climatique. Le fait d’intégrer la délégation sénégalaise sur le genre et le changement climatique a été une étape importante. C’est aussi une manière de dire que les femmes africaines ne sont pas seulement touchées par les impacts du climat : elles sont négociatrices, actrices, décideuses, expertes.
Ce qui m’a motivée, c’est également la dimension territoriale : des jeunes de Guyane que j’ai accompagnés par le biais de l’ONG Écologie Universelle via une LCOY, au plaidoyer sur le delta du Sine-Saloum, jusqu’aux zones rurales ouest-africaines où j’interviens, j’avais envie que ces réalités tissent un récit plus juste à la COP.
L’ONG Écologie Universelle a également formé des jeunes de la ville de Saint-Ouen-sur-Seine sur des enjeux liés à la négociation climatique. Certains ont ensuite participé à la COP ainsi qu’au forum Notre Futur à Salvador de Bahia.
Au nom de l’ONG Écologie Universelle, nous avons également réalisé un spectacle théâtral engagé sur la migration climatique dans le cadre de l’ouverture de l’exposition « Migration-Climat » au Palais de la Porte-Dorée, qui abrite aujourd’hui le Musée de l’Histoire de l’immigration ainsi que l’aquarium du Palais de la Porte-Dorée à Paris.
Ce que l'on voit vraiment à la COP
La diplomatie discrète, mais décisive
Ce que je retiens le plus, ce sont les espaces de diplomatie. Ils ne sont pas spectaculaires, mais ils sont déterminants. Observer les pays négocier le genre et le climat, comprendre les rapports de force, voir quand ça bloque et pourquoi… C’est exigeant mais passionnant.
J’ai aussi été très touchée par les déclarations autochtones, notamment amazoniennes. Elles amènent un souffle éthique que l’on a un peu perdu dans les arènes diplomatiques classiques.
Et puis il y a l’Afrique. Je le dis sans chauvinisme : l’Afrique joue aujourd’hui une partition essentielle dans la diplomatie climatique, et le Sénégal y contribue avec sérieux et stratégie.
Les défis du quotidien à la COP
Entre asymétries de pouvoir et lucidité politique
La COP est un espace où se mélangent :
- la diplomatie pure
- la technique
- le politique
- l’humain
Les défis sont multiples : accéder aux salles de négociation, suivre les sessions tardives, naviguer dans des espaces souvent asymétriques entre pays du Nord et du Sud, gérer la logistique, mais aussi la frustration parce qu’on voit très clairement ce qu’il faudrait faire, et qu’on assiste parfois à des ralentissements volontaires.
Pour moi, le plus dur a été d’accepter que la COP n’est pas un lieu d’accélération, mais un lieu de gains progressifs, où un mot peut mettre deux ans à être obtenu.
Position du Sénégal
Le Sénégal a eu un rôle très fort, porté par Monsieur le Ministre Abdourahmane Sarr et la Cheffe de délégation Madeleine Diouf Sarr. Ce n’est pas anodin : c’est une position stratégique sur la scène internationale.
De mon côté, j’ai suivi le sujet genre et changement climatique aux côtés de Mme Dibor Faye, Gender Focal Point Sénégal. Elle travaille depuis des années au sein du groupe Afrique pour un Gender Action Plan ambitieux, doté de financements concrets, utiles aux femmes et aux filles sénégalaises et africaines. C’est rare de voir ce type de leadership assumé dans ces espaces.
Et après la COP ?
Après la COP, on n’attend pas on travaille. Avec Écologie Universelle, on poursuit nos projets :
• éducation climatique
• autonomisation des femmes (Mauritanie, Sénégal…)
• agriculture régénératrice
• plaidoyer
• formation des jeunes
• coopération euro-africaine
Et on prépare la COP31, parce que l’enjeu n’est pas d’être présent aux COP, mais de faire le lien entre la COP et les territoires.
Regard sur l'avenir
Je suis lucide. Le monde va changer. Le climat, l’eau, le vivant, l’alimentation sont déjà des enjeux géopolitiques.
Mais je ne suis pas fataliste : je crois que l’avenir sera fait de réponses locales, de territoires, de femmes, de jeunes, de diasporas, et de communautés autochtones. C’est dans ces marges-là que se construit la politique de demain.
Message final
Un appel clair, sans détour
Aux États : arrêtons d’adapter les populations à l’échec politique.
À la jeunesse : ne vous contentez pas de marcher, négociez.
Aux femmes : votre place n’est pas à défendre, elle est à exercer.
Au monde : la justice climatique est une affaire de redistribution du pouvoir, pas seulement du carbone.
Fin!
